tout va...
ce n'est pas une maladie.
c'est les autres qui sont malades.
pourtant je prends des médicaments. c'est absurde, d'anesthésier l'angoisse comme si c'était inacceptable. je sais que je vais perdre les mots pour décrire ce que je ressens, je vais perdre l'explosion de mots et de pensées qui allait de pair avec mon état. je me vois déjà, jeune fille équilibrée, relativement brillante. ma famille, mes proches pourront m'épingler comme une broche sur leurs chemises, on sera fier de moi. mais je serais vide vide vide aussi vide qu'un programme scolaire ou une mention au bac et petit à petit, je deviendrai malgré moi de ceux qui croient que la réussite est égale à l'intelligence, et je perdrais le recul et l'acidité pour me plonger corps et esprit dans le monde. je veux continuer à pouvoir m'extraire des choses en elles-mêmes, de l'absurde, dois-je y arriver par l'angoisse. j'ai peur qu'un jour je ne me rende plus compte de rien, j'ai peur de ne plus pouvoir mettre de la distance entre moi-même et l'existence.
tout le monde à l'air de s'affoler vers l'avenir, moi je révasse, je m'endors. je me sens me détacher des choses, je cherche le sens qui paraissait évident avant : le bac c'est important, réussir c'est bien, le mieux c'est les concours, c'est l'élite, un bon travail, une bonne paye, le mythe de l'homme accompli. c'est comme ce tableau de Dali : on a du mal, à première vue à distinguer le buste de voltaire, mais une fois qu'il est là, on n'arrive plus à voir les deux femmes. j'ai basculé dans l'univers parallèle et ma perception est déformée. les grandes étapes de la vie, les moments charnières qui sont glorifiés ne sont rien : la naissance, les premières fois, le bac, le mariage... rien. c'est ce qu'il y a entre qui compte. une multitude d'instants anonymes en satellites autour d'un parcours tout tracé . on voudrait que ces instants remplissent l'attente du plus beau moment de notre vie, une flèche tendue vers ces prétendus grands moments. mais ils sont l'essence même de ce que nous sommes. c'est ce que je préfère, les moments sans conséquences, fumer à la terrasse d'un café, rentrer du cinéma, une pression sur ma hanche, s'arrêter de courir. il faut savoir s'éloigner, s'élever à l'extérieur du monde et regarder. c'est douloureux. j'en tremble, j'en pleure, ça me retourne le ventre et le coeur, me crispe de tout mon être. mais je tiens au détachement. c'est ce qui fait qu'on est jamais complétement naïf. alors je me détache constamment, absente, associale, tant pis. je fait la fête, parce que je suis jeune et que je ressemble à tout les autres jeunes. je fait abstraction de ce à quoi je devrais aspirer.
je ne réussirai pas ce concours, jamais aucun concours, pour la simple et bonne raison que je n'ai pas cette passion de l'élite et de la réussite qui tire les autres vers le haut. on m'a toujours surestimée, ça a cassé ma confiance en moi. j'ai été obligée de compenser les éloges sur mes bulletins scolaires pour ne surtout pas laisser enfler mes chevilles. je ne sais rien faire avec acharnement, j'ai besoin de désordre et ma capacité de concentration est relativement faible. c'est peut être mon immaturité, c'est peut être mon caractère. en vérité, je sais que c'est parce que je n'ai aucun but, aucune ambition. à quoi bon ? plus j'y pense et moins je me vois au prestigieux "Sciences po" (pour les intimes), entourée de personnes obnibulées par leur propre culture et par leur propre savoir, plutôt que par la culture et par le savoir tout cours. je les vois déjà, obsedés par ce qu'ils savent, plutôt que par ce qu'ils ne savent pas.
vous m'y voyez, moi qui ne sais rien, avec ma culture rétrécie ? je préfère ne rien savoir. de toute façon on ne sait jamais rien.
alors je lis de tout mon saoul, non pas pour avoir lu mais parce que ça me nourris et parce que je cherche les réponses dans les livres, je me cherche moi-même et mon angoisse, je cherche ce qui est beau, je cherche des émotions, de peur d'en manquer, un jour, je cherche ma situation, toi, nous, les autres, n'importe qui, n'importe quoi, je cherche des êtres humains, si possible encore plus paumés que moi.
"vous savez, je ne sais même plus ce que j'écris, je ne sais plus rien, je ne me relis même pas, je ne me corrige pas. J'écris seulement pour écrire, pour m'entretenir avec vous un peu plus longtemps"
Dostoevsky - Les Pauvres Gens
Dali - Marché d'esclaves avec apparition du buste de Voltaire